16 juin 2007
Interview d'Andrew Rodriguez
Montréal, un jeudi ensoleillé. La place des arts, grand complexe de salles de spectacles du centre ville, accueille Rufus Wainwright pour un concert archi-complet le soir-même. La première partie de cet évènement est assurée par le canadien Andrew Rodriguez, qui a sorti le superbe Here comes the light quelques mois auparavant (cf chronique). Après avoir manqué de se perdre dans les couloirs de la gigantesque place des arts, l’interview peut commencer dans la bonne humeur, accoudés à un piano.
Mygmusique : Au-delà de ta bio que nous avons déjà établi dans l’article sur ton album, pourrais-tu te présenter au public français qui ne te connaît pas?
Andrew Rodriguez : Hé bien, je m’appelle Andrew. J’aime jouer et écrire de la musique. Je suis quelqu’un de très sensible et je voudrais que tout le monde soit heureux…Je ne sais pas vraiment quoi dire…Je trouve ça difficile de décrire ma musique. Je pense qu’elle est originale, qu’elle s’inscrit dans une veine pop psychédélique car elle sonne un peu comme les chansons des années 1960 et 70, mais j’aime penser qu’elle est plus originale que ça.
Myg : Qu’en est-il de tes textes?
AR : D’habitude, je m’assois avec un instrument comme la guitare ou le piano et je commence à jouer. Quand j’ai le début d’un air, je me mets forcément à chanter quelque chose (il joue et fredonne un air) et finalement le texte finit par prendre forme. Mais ça dépend des chansons : par exemple pour Breakfast, je l’ai écrit d’un trait, presque en deux minutes. Pour d’autres comme The man who never knows, ça m’a pris des années car je la peaufinais constamment.
Myg : Quels sont les sujets qui t’inspirent?
AR : Les sujets que je préfère ne sont pas ceux que j’utilise! (rires) J’aimerais bien changer cette habitude d’ailleurs… En fait, j’ai tendance à écrire sur les disputes entre hommes et femmes, l’amour ou ce que je ressens à propos des hommes et du monde, comme ma chanson Only Human (il joue). Pour résumer, sur les sentiments, les êtres humains, mais je préfère rester un peu vague dans mes textes, ne pas être trop direct. Des fois, un texte me vient d’un incident qui m’a énervé, m’a effrayé ou de me sentir mélancolique.
Myg : Quelles sont tes influences musicales?
AR : J’aime beaucoup de styles de musique, mais je n’écoute pas beaucoup de musique contemporaine, surtout pas le genre de Beyonce ou de Christina Aguilera. J’écoute des artistes plus anciens, comme les Beatles bien sûr, mais aussi beaucoup de jazz. Vraiment beaucoup de choses en réalité! Mozart par exemple. Chez moi, j’écoute surtout du jazz avec de superbes accords comme ça (il joue au piano). Ça m’influence d’une certaine manière. Un jour, j’aimerais bien jouer quelque chose qui se rapproche plus du jazz, mais maintenant mes influences principales sont plutôt les années 1960 et 70, Fleetwood Mac, the Zombies, the Kinks, Neil Young et aussi la soul et le r’n’b. D’ailleurs, pendant mes concerts, j’essaie plutôt de m’inspirer du blues. Je vais jouer une nouvelle chanson ce soir qui sonne plutôt rythm’n’blues (il joue quelques accords).
Myg : Pourquoi avoir attendu six ans pour sortir un nouvel album, alors qu’il était prévu bien avant?
AR : Je n’ai pas attendu, attendre n’est pas le bon mot. Ça fait vraiment 6 ans? Oh mon dieu, ça fait si longtemps…Que s’est-il passé? La vie je dirais. Je ne veux pas trop me plaindre, mais ça n’a pas été facile. Ça requiert beaucoup de travail avec peu de moyens. Quand j’ai fini de tourner avec mon dernier disque, je me sentais épuisé. D’abord j’ai du apprendre à enregistrer de la musique tout seul avec des ordinateurs, ensuite je suis parti avec Melissa (Auf der Maur) sur sa tournée. Puis j’ai dû aussi avoir quelques petits boulots parce que je ne vis pas de ma musique. Le temps passe tellement vite! Je ne sais pas vraiment ce qui s’est passé. Mais je suis désolé, je vais essayer de faire plus vite pour le prochain. Je crois que je suis très connu en tant qu’inconnu, c’est un peu frustrant.
Myg : Justement quels problèmes rencontres-tu en tant qu’artiste indépendant au Canada?
AR : Le racisme. (rires) Non, je plaisante. (silence) Au Canada, le gouvernement offre de l’aide financière aux musiciens la plupart du temps, mais je n’en reçois pas. Je ne sais pas pourquoi, peut-être qu’ils me détestent! (rires) Je dois donc payer pour tout moi-même, ce qui est difficile. Je suis dans le cas de beaucoup de musiciens : ce n’est pas donné à tout le monde de vivre de sa musique. Je suppose que ma musique n’est pas aussi accessible que je le crois. J’ai l’impression d’écrire des hits! Mais je ne comprends pas vraiment d’où vient le problème.
Myg : Selon toi, dans quelle mesure la médiatisation et la promotion d’un artiste popularité aide à sa popularité?
AR : Énormément. Mais pour avoir de la promotion, il faut être chez une maison de disque. Et je suis seulement sur une toute petite maison de disques au Canada, comme une petite île perdue au milieu de l’océan de l’industrie de la musique. J’aimerais que ma musique soit exposée à plus de monde. J’espère que le concert de ce soir et d’autres choses vont m’aider dans ce sens. J’ai le sentiment que ça fait dix ans que j’essaie de faire bonne impression! (rires) On verra bien ce qui va se passer dans le futur.
Myg : Une tournée et une sortie de ton album sont-elles envisageables en Europe et en France?
AR : Oui, j’aimerais beaucoup! Mais s’il y a une maison de disque qui lit cette interview, appelez-moi! Je cherche une maison de disque en ce moment au niveau international. Il me faudrait un manager aussi, ça m’aiderait vraiment. Je dois tout faire moi-même ce qui n’arrangent pas les choses.
Myg : Tu as fait la première partie de Rufus Wainwright hier à Toronto et ce soir à Montréal : comment ça s’est passé? Qu’est ce que tu penses de l’exercice de la première partie?
AR : C’était génial. Mais j’ai pris l’avion pour venir ici avec Rufus et j’ai attrapé un rhume. J’espère que ça va aller ce soir. Je pourrais écrire un livre sur les premières parties! C’est un exercice très intéressant. Il y a de la pression, c’est sûr. Il faut chauffer la salle, les gens n’ont aucune idée de qui vous êtes et ils voudraient éviter l’entrée pour arriver directement au plat de résistance. Mais j’espère avoir assez de goût pour les satisfaire! Je suis vraiment reconnaissant à Rufus de me laisser faire sa première partie. Assurer sa première partie est différent. C’est ce qu’on peut faire de mieux car il est vraiment relax et gentil, il me laisse utiliser son piano et son équipe est très sympa.
Myg : Tu as déjà joué avec ton amie Melissa Auf der Maur: elle devrait sortir un nouvel album sous peu : vas-tu collaborer avec elle de nouveau?
AR : Elle va faire un album avec un film. Non, nous n’avons pas prévu de retravailler ensemble pour le moment. Je voudrais me concentrer sur ma musique parce que je crois qu’elle s’exporterait bien en Europe. Et puis je suis espagnol d’origine, donc j’aimerais vraiment pouvoir venir en Europe.
10 juin 2007
Système sans filet
À l’heure où la dépression devient une maladie de plus en plus répandue, le système en santé mentale québécois peine à prendre en charge ses malades. Pour les personnes en détresse, une des seules alternatives reste les organismes communautaires.
Un calme apaisant règne dans le centre La Croix Blanche, malgré la tempête qui trouble les esprits qui le fréquentent quotidiennement. Cet organisme communautaire offre de l’aide aux individus souffrants de problèmes de santé mentale depuis quarante ans. Même si sa façade terne passe inaperçue dans la longue rue Ontario est, l’intérieur du bâtiment est accueillant. Des canapés disposés en carré encouragent à la détente et la discussion, le cadre charme par sa décoration avec plantes vertes et tableaux.
Les dix participants inscrits à l’atelier de relations interpersonnelles semblent retenir leur souffle tandis que je passe la porte et que j’entre dans une salle presque vide aux murs orange vif. Pourtant, une fois quelques phrases échangées, leur frustration face aux défaillances du système de santé québécois prend le dessus. « Je suis passée par un hôpital de jour et on devait m’assigner un psychologue et, là, je suis tombée dans un trou », raconte une cinquantenaire aux longs cheveux blonds.
La désinstitutionalisation, réforme amorcée dans les années 1960 avec l’accord de l’Organisation Mondiale de la Santé, consiste à fermer les asiles pour envoyer les malades mentaux se faire soigner dans leur communauté. En quarante ans, 17 000 lits ont été fermés en soins psychiatriques au Québec. De nos jours, les personnes atteintes de problèmes de santé mentale sont sensées se tourner vers les CLSC pour consulter un psychologue. Un autre participant agite nerveusement les mains alors qu’il dénonce cette pratique submergée par la demande: « J’ai rempli les papiers pour avoir de l’aide au CLSC et ça doit bien faire un an que j’attends une réponse. »
Le reste des participants, tous entre quarante et soixante ans, l’écoutent attentivement et acquiescent. La consternation se lit sur le visage de sa voisine de table qui renchérit : « Je n’ai pas les moyens financiers de me payer une thérapie. Est-ce qu’il faut que je prenne un couteau et que j’aille aux urgences pour être aidée? » En effet, une personne est admise au service d’urgences d’un hôpital uniquement si elle représente un danger pour la société.
Les autres sont livrés à eux-mêmes et se battent pour avoir de l’aide. La gratitude envers La Croix Blanche se lit dans les yeux d’une femme rousse, qui avoue être venue ici après une tentative de suicide. Elle fait partie des rares personnes qui dépassent leurs problèmes grâce aux programmes communautaires, lueur d’espoir dans le tableau bien noir de la santé mentale au Québec: « Grâce aux ateliers du centre, je me sens beaucoup mieux et je vais bientôt réussir à retourner vivre dans un appartement toute seule ».




